J. Burgard

« Pichet-mandarin »

céramique

Hauteur : 28cm et diamètre : 15cm

vers 1922 et 1923

J. BURGARD - Soufflenheim Pichet-mandarin céramique, hauteur 28cm - vers 1922 et 1923. J. Burgard
J. BURGARD - Soufflenheim "Pichet-mandarin" céramique, hauteur 28cm - vers 1922 et 1923
J. BURGARD - Soufflenheim Pichet-mandarin céramique, hauteur 28cm - vers 1922 et 1923. J. Burgard
J. BURGARD - Soufflenheim "Pichet-mandarin" céramique, hauteur 28cm - vers 1922 et 1923
J. BURGARD - Soufflenheim Pichet-mandarin céramique, hauteur 28cm - vers 1922 et 1923. J. Burgard
J. BURGARD - Soufflenheim "Pichet-mandarin" céramique, hauteur 28cm - vers 1922 et 1923
J. BURGARD - Soufflenheim Pichet-mandarin céramique, hauteur 28cm - vers 1922 et 1923 (dessous). J. Burgard
J. BURGARD - Soufflenheim "Pichet-mandarin" céramique, hauteur 28cm - vers 1922 et 1923 (dessous)

Cette remarquable et très rare céramique anthropomorphe, connue sous le nom de « Pichet Mandarin », constitue un témoignage particulièrement original du renouveau des arts décoratifs français au lendemain de la Première Guerre mondiale. Réalisée entre 1922 et 1923 par J. Burgard à Soufflenheim pour Primavera, l'atelier d'art des grands magasins du Printemps, elle illustre avec une étonnante modernité la rencontre entre une tradition potière alsacienne séculaire et les recherches formelles qui annoncent l'épanouissement de l'Art déco.
À première vue, l'objet surprend par son caractère à la fois familier et délicieusement insolite. Sa silhouette est celle d'un pichet traditionnel, avec son corps généreusement renflé, son pied circulaire, son col resserré, son large bec verseur et son anse vigoureuse. Pourtant, la forme utilitaire se transforme immédiatement en personnage : le col devient couvre-chef, l'épaulement accueille un visage expressif et la panse se métamorphose en un corps vêtu d'un costume richement coloré.
Le récipient devient figure humaine sans jamais cesser d'être un objet d'usage. C'est précisément dans cette ambiguïté, entre fonction et fantaisie, que réside l'une des grandes réussites de cette création.
Le visage, modelé directement dans le volume supérieur du pichet, possède une expressivité presque caricaturale. Deux sourcils noirs, fortement arqués et inclinés, dominent des yeux blancs aux petites pupilles sombres. Les joues sont soulignées de deux pastilles rouge orangé, tandis qu'une moustache noire dessinant un large arc encadre une petite bouche. L'ensemble confère au personnage une expression sévère, presque bougonne, dont le caractère volontairement outré introduit une dimension humoristique particulièrement savoureuse.
Cette physionomie, associée à la coiffe bleue et au costume stylisé, relève d'une vision fantaisiste et orientaliste du « Mandarin », telle qu'elle pouvait nourrir les arts décoratifs européens au début du XXᵉ siècle. Il ne s'agit nullement d'un portrait ethnographique, mais d'un personnage de convention, librement inventé pour ses qualités plastiques et décoratives.
Le traitement du vêtement révèle toute l'ingéniosité de la composition. Sur la face principale, une grande surface brun-noir, ponctuée d'une rangée verticale de boutons orange, évoque le devant d'une longue robe ou d'un manteau. De part et d'autre, deux manches d'un bleu cobalt intense se détachent sur le fond rouge orangé de la panse, tandis que de petites mains jaune crème apparaissent aux extrémités.
La stylisation est poussée à l'extrême. Les bras ne sont plus véritablement des membres anatomiques : ils deviennent de larges formes colorées épousant la courbure du récipient. Les boutons, parfaitement circulaires, scandent la verticalité de la silhouette. Les mains, réduites à quelques contours irréguliers, suffisent à achever l'illusion du personnage.
L'arrière du pichet présente un décor tout aussi intéressant. Sur un fond chaud de terre cuite orangée se déploient de grandes spirales blanches, accompagnées de petites pastilles bleues. Ces motifs libres, presque calligraphiques, animent la surface et contrastent avec la frontalité du personnage. Une petite forme bleue, visible sous l'attache inférieure de l'anse, contribue à cette lecture du vase comme une figure vêtue.
Le regard découvre ainsi deux conceptions complémentaires du décor : figurative et théâtrale sur la face, plus abstraite et ornementale sur les côtés et à l'arrière. Cette dualité donne à l'objet un intérêt qui dépasse largement sa seule dimension pittoresque.
La palette constitue assurément l'un de ses principaux attraits. Le bleu cobalt, profond et lumineux, dialogue avec l'orange soutenu, le brun presque noir et le jaune crème du visage. Quelques accents blancs viennent ponctuer cette harmonie de couleurs franches. L'ensemble possède une intensité chromatique caractéristique des recherches décoratives des années 1920, lorsque les créateurs s'éloignent progressivement des tonalités naturalistes et des courbes végétales de l'Art nouveau pour privilégier les contrastes, les formes simplifiées et les effets graphiques.
La matière elle-même participe pleinement de cette réussite. L'émail brillant, dont la surface présente un fin réseau de craquelures, donne aux couleurs une profondeur particulière. Les légères irrégularités du modelage et du décor rappellent la présence de la main du potier, tandis que les variations de l'émail introduisent une vibration que n'aurait pas une surface industrielle parfaitement uniforme.
La forme demeure cependant solidement ancrée dans la tradition de Soufflenheim, grand centre historique de la poterie alsacienne. Le corps ventru, le pied annulaire, l'anse généreuse et le bec pincé appartiennent au vocabulaire des récipients populaires. Burgard conserve cette architecture familière, mais en renouvelle radicalement l'apparence par l'anthropomorphisme et la polychromie.
C'est là toute l'originalité de cette œuvre : la modernité ne naît pas de l'abandon de la tradition, mais de sa réinterprétation.
Cette alliance entre l'artisanat régional et la création parisienne prend tout son sens dans le cadre de Primavera, fondé en 1912 à l'initiative de René Guilleré, de Charlotte Chauchet-Guilleré et de la direction des magasins du Printemps. Le projet était alors profondément novateur : proposer à une clientèle élargie des objets de qualité, conçus par des artistes et réalisés dans des ateliers spécialisés, afin d'introduire l'art moderne dans la vie quotidienne.
Pour atteindre cet objectif, Primavera s'appuie sur un réseau de manufactures et d'ateliers régionaux, parmi lesquels ceux de Soufflenheim. Les potiers alsaciens disposent d'un savoir-faire éprouvé, mais trouvent dans ces collaborations l'occasion d'explorer des formes et des décors nouveaux. La production de Burgard s'inscrit pleinement dans cette dynamique : d'autres réalisations exécutées dans ses ateliers pour Primavera sont documentées, notamment des sculptures animalières et des sujets figuratifs des années 1920.
Daté de 1922-1923, notre pichet appartient ainsi à une période particulièrement intéressante, antérieure à l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925, qui consacrera l'esthétique Art déco et à laquelle Primavera participera avec son propre pavillon.
Le caractère humoristique du Mandarin mérite d'être particulièrement souligné. L'objet n'est ni une simple poterie folklorique ni une sculpture décorative dépourvue de fonction. Il appartient à cette catégorie singulière des créations dans lesquelles les artistes des années 1920 prennent plaisir à détourner les formes utilitaires, introduisant dans l'univers domestique une fantaisie parfois proche de la caricature.
L'expression renfrognée du personnage, son costume vivement coloré et la simplicité presque enfantine de son dessin témoignent d'une liberté inventive qui annonce certaines recherches de la céramique figurative moderne. On pourrait même y reconnaître, avec le recul, une sensibilité proche de celle que développeront plus tard plusieurs céramistes du XXᵉ siècle : goût de la figure populaire, primauté de la couleur et refus de la distinction traditionnelle entre objet d'art et objet d'usage.
Mais cette modernité demeure ici indissociable d'une qualité essentielle : la joie de créer. Tout, dans ce pichet, semble conçu pour surprendre et amuser, depuis son visage volontairement boudeur jusqu'à ses grandes manches bleues et ses spirales blanches.
Par son format généreux de 28 cm de hauteur, la vivacité de sa polychromie et surtout l'ingéniosité de sa conception anthropomorphe, ce rare Pichet Mandarin occupe une place particulièrement séduisante parmi les productions de J. Burgard pour Primavera.
Il témoigne d'un moment privilégié de l'histoire des arts décoratifs, lorsque les ateliers régionaux français, loin de se cantonner à la reproduction des modèles traditionnels, participent activement à l'élaboration d'un langage esthétique nouveau.
À travers cette figure cocasse, J. Burgard réussit une synthèse particulièrement heureuse entre la tradition potière de Soufflenheim, la fantaisie populaire et l'audace chromatique des années 1920. Le pichet devient personnage, la céramique devient sculpture, et l'objet quotidien se transforme en une création pleine d'esprit, emblématique de l'inventivité des premières années de l'Art déco.

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