Cette huile sur toile de Lucien Haffen représente le Pont Saint-Martin, situé au cœur du quartier emblématique de la Petite France. L’œuvre s’inscrit avec justesse dans la tradition picturale strasbourgeoise du premier tiers du XXᵉ siècle, attentive à la poésie urbaine et aux jeux de lumière offerts par les canaux de l’Ill.
La composition adopte un point de vue légèrement décentré, mettant en valeur l’architecture massive du pont et des maisons anciennes qui l’encadrent. Les volumes bâtis, traités par larges empâtements, se dressent avec une monumentalité tranquille, tandis que la structure du pont, à l’arche basse et sombre, organise l’espace pictural et conduit naturellement le regard vers le fond de la scène. Cette construction rigoureuse est contrebalancée par la fluidité de l’eau, véritable protagoniste du tableau, dont la surface animée reflète les façades, le ciel et les ombres portées.
La palette de Haffen se révèle ici particulièrement nuancée : les ocres rosés et les bruns chauds des maçonneries dialoguent avec les verts profonds, les bleus et les touches nacrées de l’Ill. Les reflets, fragmentés par une touche vibrante et libre, témoignent d’une sensibilité post-impressionniste affirmée. La matière picturale, parfois épaisse, parfois plus diluée, confère à la scène une vibration constante, traduisant l’humidité de l’air et le mouvement imperceptible de l’eau sous le pont.
L’absence de figures véritablement protagonistes – réduites, le cas échéant, à de simples silhouettes – renforce la dimension contemplative de l’œuvre. Lucien Haffen ne cherche pas à décrire une anecdote, mais à capter l’âme d’un lieu, sa permanence et son silence habité. Le Pont Saint-Martin devient ainsi moins un motif architectural qu’un prétexte à une méditation picturale sur la ville, son histoire et son rapport intime à l’eau.
Ce tableau illustre avec force l’attachement de Haffen à Strasbourg, qu’il aborde non comme une cité pittoresque figée, mais comme un organisme vivant, façonné par le temps, la lumière et la matière. Par son équilibre entre solidité architecturale et fluidité picturale, cette vue de la Petite France s’impose comme une œuvre emblématique de la sensibilité urbaine et poétique du peintre alsacien.