Nous remercions vivement Monsieur Patrice Mühl pour l’authentification de cette œuvre.
Cette œuvre figurera au catalogue raisonné de Roger Mühl, actuellement en cours de préparation sous la direction de Monsieur Patrice Mühl.
Un certificat d’authenticité pourra être délivré par Monsieur Patrice Mühl, sur demande et contre rétribution.
Cette séduisante huile sur toile de Roger Muhl appartient pleinement à l’un des thèmes les plus emblématiques de son œuvre : le paysage provençal, et plus particulièrement ces villages du Midi dont l’artiste ne cherche jamais à restituer minutieusement la topographie, mais dont il extrait une architecture de lumière, de matière et de couleur. Sous le titre volontairement générique de Village de Provence, Muhl transforme ici le motif méditerranéen en une composition située aux confins de la figuration et de l’abstraction.
Le sujet est pourtant immédiatement perceptible. Au sommet d'un enchevêtrement de maisons se détache la silhouette d'un village perché, dominé par une construction verticale pouvant évoquer un clocher ou une tour. Mais aucun détail descriptif ne vient préciser davantage le lieu. Muhl procède au contraire par simplification et condensation : les maisons deviennent des rectangles, les toitures des courbes ou des aplats obliques, les murs de grandes surfaces colorées assemblées les unes aux autres.
Cette réduction du paysage à ses structures essentielles est caractéristique de la maturité de l'artiste. Le village n'est plus envisagé comme une succession d'édifices, mais comme une masse organique et minérale, compacte, presque sculptée. Les architectures semblent s'agréger les unes aux autres jusqu'à constituer un seul corps pictural. La Provence de Muhl n'est donc jamais celle d'un pittoresque facile : elle devient matière à peindre.
La composition est construite selon une remarquable progression ascendante. Dans la partie inférieure, deux grandes formes courbes — l'une dans des tonalités vertes et bleutées, l'autre rose, beige et légèrement verdâtre — forment comme un premier écran. Au-dessus se développe le cœur du village, constitué d'une accumulation serrée de plans verticaux. Enfin, quelques constructions émergent dans la partie supérieure avant de se découper sur l'étendue presque immatérielle du ciel.
Ce dernier occupe près du tiers de la composition. Traité dans un bleu clair légèrement grisé, presque uniforme, il offre un contraste saisissant avec la densité matérielle du village. À l'agitation des empâtements répond ainsi le calme absolu du ciel. Cette opposition entre matière et espace, entre pesanteur terrestre et légèreté atmosphérique, donne à cette petite toile une étonnante monumentalité.
Car l'un des aspects les plus remarquables de l'œuvre réside précisément dans son format de 19 × 27 cm. Muhl parvient à donner à cette surface réduite une ampleur qui pourrait appartenir à une toile beaucoup plus importante. Aucun détail miniature, aucune préciosité : les touches demeurent larges, les masses puissantes, la peinture généreusement déposée. L'artiste adapte moins son geste au petit format qu'il ne semble contraindre une peinture monumentale à s'y concentrer.
La matière est ici essentielle. L'huile est travaillée en épais empâtements, déposée par larges touches et parfois modelée directement sur la toile. Les arêtes laissées par l'outil captent la lumière et produisent de véritables reliefs. Certaines formes semblent davantage bâties que peintes. Un toit naît d'un seul passage de matière ; une façade d'un rectangle crémeux ; une ombre d'une large traînée grise.
Cette façon de procéder confère au village une présence presque géologique. Les maisons semblent faites de la même substance que les collines et les terres environnantes. Architecture et paysage cessent progressivement de s'opposer : la Provence entière paraît construite dans une même pâte picturale.
La palette participe à cette sensation d'unité. Muhl renonce ici aux couleurs méridionales éclatantes au profit d'une harmonie extraordinairement subtile de beiges, terres rosées, gris, verts sauge, ocres pâles, crème et bleu céleste. Quelques infimes accents — une ligne rose, une pointe de bleu profond, une trace jaune ou orangée — viennent réveiller cette gamme volontairement assourdie.
La lumière méditerranéenne n'est donc pas traduite par l'éclat, mais par la décoloration. Elle semble avoir blanchi les murs, les toitures et jusqu'au paysage lui-même. Les tons se rapprochent les uns des autres et produisent cette harmonie sourde, presque poudreuse, si caractéristique de certaines des meilleures compositions provençales de Muhl.
On retrouve également dans cette œuvre cette fascinante ambiguïté entre paysage reconnaissable et peinture abstraite. À distance, l'œil reconstitue spontanément le village : maisons, toits, tour, collines et ciel. Mais à mesure que l'on s'approche de la toile, cette lecture s'efface. Les maisons deviennent des plaques de couleur, les toits des gestes de matière, les chemins ou les collines de simples courbes.
C'est précisément cette qualité qui peut rappeler, comme dans certaines autres vues provençales de Muhl, les recherches de Nicolas de Staël. Le rapprochement ne doit pas conduire à confondre leurs démarches, mais il est plastiquement fécond : chez l'un comme chez l'autre, le paysage méditerranéen permet de maintenir un équilibre particulièrement subtil entre le réel et l'autonomie de la peinture. Le motif demeure identifiable tout en étant soumis à une puissante simplification des formes.
Muhl conserve toutefois une sensibilité qui lui est propre. Là où Staël peut pousser la forme vers une géométrie particulièrement radicale, Muhl laisse davantage intervenir la sensualité du geste. Ses architectures ne sont jamais totalement rigides : les contours tremblent, les empâtements débordent, les couleurs se superposent et les formes semblent continuellement sur le point de se transformer.
Le premier plan est à cet égard particulièrement révélateur. Les deux grandes masses courbes ne possèdent plus de fonction descriptive évidente. Colline, toiture, végétation ou mur : peu importe finalement. Elles sont devenues de pures formes picturales, nécessaires à l'équilibre de la composition et à la progression du regard vers le village.
Ainsi, malgré ses dimensions modestes, ce Village de Provence concentre admirablement les qualités qui font la singularité de Roger Muhl : la puissance de la matière, l'extrême raffinement des accords chromatiques, la simplification du motif et cette frontière constamment entretenue entre figuration et abstraction.
Le village provençal n'est finalement que le point de départ. Muhl en élimine progressivement tout ce qui relève de l'anecdote pour n'en conserver que l'essentiel : quelques volumes chauffés par la lumière, un ciel bleu, des terres et des maisons imbriquées. Il ne peint plus tant un village que le souvenir sensible d'un village, réduit à sa lumière, à ses couleurs et à son rythme.
Cette petite toile possède ainsi une remarquable densité : sous l'apparente simplicité du sujet se déploie une véritable réflexion sur la peinture elle-même. Chez Muhl, la Provence n'est jamais seulement un lieu ; elle devient un langage. Et dans ce Village de Provence, la pierre, le ciel et l'architecture finissent par se fondre dans une même matière picturale, généreuse et lumineuse, où le réel demeure perceptible au moment même où il commence à s'effacer.
Information(s) supplémentaire(s) : Excellent état. Cadre d'origine. Format avec son cadre : 39x46cm.