Ce grand dessin à l’encre et au crayon de Tomi Ungerer s’inscrit avec une évidence saisissante dans l’imaginaire graphique de l’artiste, où se mêlent acuité satirique, élégance du trait et une liberté formelle profondément moderne. Intitulée L’Envolée de Strasbourg, cette composition trouve son origine dans un projet conçu à l’occasion de l’inauguration de l’aéroport d’Entzheim, événement pour lequel Ungerer sut déployer un vocabulaire visuel à la fois symbolique et audacieusement transgressif.
La figure centrale — un corps féminin vu en contre-plongée, saisi dans un élan d’extension maximale — s’impose comme une allégorie ambiguë de l’essor et du dépassement. Le corps, presque suspendu dans l’espace, est structuré par un réseau de lignes tendues qui évoquent à la fois les haubans d’un appareil volant et une forme de mise en tension mécanique, transformant la figure en une architecture vivante. Cette hybridation entre l’organique et le technique constitue l’un des ressorts les plus subtils de la composition.
Ungerer joue ici d’un contraste particulièrement efficace entre la rigueur linéaire du dessin au trait — d’une précision quasi calligraphique — et les aplats d’encre noire, utilisés avec parcimonie pour structurer la silhouette, notamment au niveau de la tête, réduite à une forme masquée, presque fétichisée. Cette tête, coiffée d’un dispositif évoquant à la fois un casque, une parure ou une entrave, introduit une dimension érotique et symbolique caractéristique de l’œuvre d’Ungerer, où le corps est souvent à la fois objet de désir, de contrainte et de liberté.
Le traitement du nu, volontairement stylisé, évite toute anecdote pour tendre vers une forme d’abstraction corporelle : les volumes sont suggérés par de simples modelés au crayon, tandis que les attaches — poignets, cuisses, chevilles — sont marquées par des bandes sombres, accentuant la tension entre envol et retenue. Cette dialectique entre élévation et contrainte constitue le cœur sémantique de l’œuvre.
Dans le contexte de l’inauguration de l’aéroport d’Entzheim, L’Envolée de Strasbourg peut ainsi se lire comme une métaphore visuelle du décollage — non pas seulement technique, mais aussi mental et symbolique. L’artiste détourne les codes de la célébration officielle pour proposer une vision profondément personnelle, où l’idée de progrès s’accompagne d’une interrogation sur les forces qui libèrent autant qu’elles entravent.
Ce dessin témoigne avec force de la singularité d’Ungerer dans le paysage artistique du XXe siècle : un créateur capable d’insuffler, au sein d’une commande publique, une charge poétique et critique d’une rare intensité, tout en conservant une économie de moyens graphiques d’une redoutable efficacité.
Information(s) supplémentaire(s) : Excellent état de conservation. Format avec son cadre : 65x81,5cm