Réalisée en 1967, au plus fort de l'engagement américain dans la guerre du Viêt Nam, Kiss for Peace compte parmi les affiches politiques les plus radicales et les plus emblématiques de Tomi Ungerer. Conçue durant les années new-yorkaises de l'artiste, cette œuvre témoigne de la liberté de ton exceptionnelle qui fit de l'illustrateur strasbourgeois l'une des grandes consciences graphiques de son époque. Elle appartient à cette série d'affiches militantes par lesquelles Ungerer dénonça avec une virulence inédite la guerre du Viêt Nam, le racisme et les dérives du pouvoir américain.
À première vue, la composition frappe par son extraordinaire efficacité graphique. Fidèle à sa conception de l'affiche comme une image devant « frapper le regard » en quelques secondes, Ungerer réduit volontairement son vocabulaire plastique à quelques couleurs franches — noir, blanc, rouge, vert et bleu — ainsi qu'à de puissants aplats qui rappellent aussi bien l'esthétique du pop art que celle des gravures sur bois expressionnistes. La violence du message naît précisément de cette apparente simplicité.
Au centre de l'image, un soldat américain, reconnaissable à son uniforme vert, agrippe brutalement un homme nu, menotté et squelettique. Dans un geste d'une cruauté insoutenable, il le contraint à embrasser les fesses d'une Statue de la Liberté dont le corps se prolonge dans les plis du drapeau américain. L'allégorie est d'une implacable ironie : la Liberté, symbole fondateur des États-Unis, se trouve ici totalement renversée. L'idéal démocratique devient instrument d'humiliation, tandis que le célèbre slogan "Kiss for Peace" se transforme en une formule sarcastique dénonçant l'hypocrisie d'une guerre menée au nom de la paix.
Toute la force de Tomi Ungerer réside dans cette capacité à mêler humour noir, provocation et intelligence symbolique. Héritier de la grande tradition satirique européenne, de Daumier à George Grosz, il ne cherche jamais la nuance lorsqu'il estime qu'une injustice doit être dénoncée. Son dessin, d'une précision presque chirurgicale, transforme les personnages en véritables emblèmes politiques : le soldat n'est plus un individu mais l'incarnation de la puissance militaire ; la victime devient le symbole universel des populations écrasées par les conflits ; quant à la Statue de la Liberté, elle apparaît comme une icône détournée, privée de sa dimension humaniste.
Cette affiche constitue également un jalon majeur dans l'histoire du graphisme politique des années 1960. Alors que le mouvement contestataire se développe aux États-Unis et en Europe, Ungerer renouvelle profondément le langage de l'affiche engagée. Là où beaucoup recourent encore au texte explicatif, il choisit la violence de l'image, convaincu qu'une composition visuelle doit agir comme un choc psychologique. Cette conception fera école et influencera durablement le graphisme militant des décennies suivantes.
L'œuvre suscita d'ailleurs de vives réactions lors de sa diffusion. Son caractère volontairement provocateur, son irrévérence envers les symboles américains et sa dénonciation frontale de la guerre contribuèrent à marginaliser temporairement Tomi Ungerer aux États-Unis, où plusieurs de ses éditeurs prirent leurs distances avec lui. Ce prix payé pour son indépendance artistique témoigne de l'intégrité intellectuelle d'un créateur qui refusa toujours de séparer son art de ses convictions.
Aujourd'hui, Kiss for Peace est unanimement considéré comme l'un des chefs-d'œuvre de l'affiche politique du XXᵉ siècle. Rares sont les œuvres graphiques ayant su condenser avec une telle économie de moyens une critique aussi féroce de la guerre, du nationalisme et de l'instrumentalisation des idéaux démocratiques. Par son extraordinaire puissance iconographique, cette affiche demeure d'une actualité saisissante et illustre parfaitement ce que Tomi Ungerer résumait lui-même en une formule devenue célèbre : « Une affiche doit agir comme un coup de poing. »
Information(s) supplémentaire(s) : Format avec son cadre : 60x73cm.