Provenance :
- collection privée, Alsace
- Neustadt galerie, Strasbourg (acquis auprès du précédent)
- collection privée, Strasbourg (acquis auprès du précédent)
Objet aussi rare qu'insolite dans la production de Tomi Ungerer, ce moule à kougelhopf constitue une remarquable synthèse de plusieurs composantes fondamentales de son univers : l'attachement viscéral à l'Alsace, le goût des traditions populaires, la gastronomie et cet érotisme volontiers irrévérencieux qui traverse une part essentielle de son œuvre. Sous l'apparence familière d'un ustensile de cuisine régional, Ungerer introduit un détournement aussi simple qu'efficace : la traditionnelle cheminée centrale du moule s'allonge démesurément pour devenir un symbole phallique parfaitement explicite.
L'objet part pourtant d'une forme profondément ancrée dans la culture matérielle alsacienne. Avec sa panse circulaire cannelée, sa terre vernissée et son décor bleu projeté sur fond crème, il appartient visuellement à l'univers des poteries culinaires de Soufflenheim, haut lieu historique de la céramique populaire alsacienne. Le moule à kougelhopf lui-même est devenu l'un des objets les plus immédiatement associés à l'Alsace, indissociable de son patrimoine gastronomique et domestique.
Ungerer ne détruit nullement cet archétype : il le conserve suffisamment pour que l'objet demeure immédiatement identifiable. C'est précisément cette fidélité apparente à la tradition qui donne toute sa force au détournement. Au centre de la forme cannelée s'élève une cheminée anormalement haute, arrondie à son extrémité, dont la connotation sexuelle ne laisse guère de doute. Le familier devient équivoque ; l'ustensile domestique, objet érotique ; le folklore, terrain de subversion.
Cette lecture n'est d'ailleurs pas une interprétation rétrospective. Simone Morgenthaler, qui connaissait personnellement Ungerer, se souvenait qu'il avait présenté lors d'une émission Zuckersiess de la vaisselle qu'il avait lui-même conçue, parmi laquelle figurait précisément un moule à kougelhopf doté d'un phallus dressé en son centre. Elle rapporte également la plaisanterie d'Ungerer lui suggérant de s'asseoir dessus. Son témoignage précise que ces objets avaient été fabriqués à l'initiative de son ami Roland Anstett. Simone Morgenthaler
Cette anecdote éclaire admirablement la nature de l'objet. L'érotisme chez Ungerer ne se développe pas nécessairement dans un univers séparé du quotidien : il surgit précisément là où on ne l'attend pas. Un objet ménager, un costume traditionnel, une recette ou un symbole régional peuvent devenir le point de départ d'une plaisanterie sexuelle. L'efficacité tient à l'économie du procédé : il suffit ici de modifier les proportions d'un élément qui existe déjà — la cheminée centrale indispensable à la cuisson du kougelhopf — pour que la fonction culinaire se double instantanément d'une lecture sexuelle.
La relation d'Ungerer à la cuisine alsacienne est par ailleurs largement documentée. En 1985, il illustre notamment La Cuisine alsacienne ; les collections du Musée Tomi Ungerer conservent ainsi un dessin intitulé Émincé de jambon au Kougelhopf, dans lequel le gâteau régional est déjà soumis à l'imagination décalée de l'artiste. Pop Culture Le kougelhopf n'est donc nullement un motif accidentel dans son vocabulaire : il appartient à cet ensemble de signes régionaux qu'il aime réinvestir, transformer et parfois malmener avec une affection féroce.
Mais l'intérêt exceptionnel du présent exemplaire réside surtout dans son dialogue direct avec un dessin original de Tomi Ungerer récemment présenté et vendu par la Neustadt Galerie : Alsacienne au moule à Kouglof, crayon sur papier de 40,5 × 32,5 cm, signé en bas à droite. neustadtgalerie.com
Dans ce dessin, l'objet prend littéralement vie.
Ungerer représente une Alsacienne vue de dos, immédiatement identifiable à son immense coiffe traditionnelle, en train de s'asseoir sur ce même type de moule. Le rapprochement entre les deux œuvres est particulièrement révélateur : ce que l'objet suggère par sa seule forme, le dessin en révèle le mode d'emploi imaginaire. La longue cheminée centrale vient précisément se placer sous la figure féminine et transforme l'innocent ustensile culinaire en accessoire d'une scène ouvertement érotique. neustadtgalerie.com
L'Alsacienne choisie par Ungerer n'est pas davantage fortuite. Avec sa coiffe monumentale, elle représente l'un des archétypes les plus puissants de l'iconographie régionale. En l'associant au kougelhopf, l'artiste réunit donc deux symboles presque emblématiques de l'Alsace : la figure folklorique et la spécialité culinaire. Puis, par l'introduction du phallus, il fait soudainement dérailler cette imagerie traditionnelle.
C'est précisément là que l'objet dépasse la simple plaisanterie grivoise. Ungerer confronte trois univers : l'Alsace, la cuisine et le sexe. Trois domaines qui, chez lui, ont en commun leur rapport au corps, au plaisir et à une certaine sensualité terrestre. Manger, rire et désirer appartiennent finalement au même monde.
Cette capacité à détourner avec tendresse les symboles de sa région natale est profondément caractéristique d'Ungerer. Son rapport à l'Alsace fut passionné, parfois critique, mais jamais indifférent ; l'artiste lui-même mobilisa le kougelhopf dans ses réflexions sur l'identité régionale. Tomi Ungerer: Official Website Il ne considère donc pas le patrimoine alsacien comme un répertoire intangible qu'il faudrait révérer : il se l'approprie précisément parce qu'il lui appartient, et le fait entrer dans son univers satirique, politique ou érotique.
Le choix de faire réaliser l'objet dans la tradition céramique de Soufflenheim renforce encore cette ambiguïté. La plaisanterie conceptuelle d'Ungerer prend corps grâce à un savoir-faire ancestral. Le contraste est savoureux : une forme volontairement provocatrice est exécutée dans une technique intimement associée aux cuisines familiales alsaciennes. L'avant-garde du propos et la permanence du geste artisanal se trouvent ainsi réunies dans le même objet.
Le décor lui-même accentue ce paradoxe. Les éclaboussures de bleu cobalt sur le fond jaune crème possèdent toute la fraîcheur d'une céramique populaire ; l'anse latérale et les cannelures maintiennent la typologie fonctionnelle du moule. Rien, hormis cette extraordinaire excroissance centrale, ne vient immédiatement signaler la transgression. C'est donc moins par addition que par hypertrophie d'une forme préexistante qu'Ungerer produit son effet comique.
Le rapprochement du moule avec le dessin vendu par la Neustadt Galerie permet aujourd'hui de comprendre pleinement la cohérence de cette création. L'objet et le dessin fonctionnent presque comme deux volets d'une même invention : la céramique matérialise la plaisanterie tandis que le dessin en développe la narration. D'un côté, l'objet peut encore passer, au premier regard, pour un extravagant ustensile de cuisine ; de l'autre, Ungerer dissipe toute ambiguïté en installant son Alsacienne au-dessus de celui-ci.
Rare sur le marché, ce moule constitue donc bien davantage qu'une curiosité. Il appartient à cette catégorie particulièrement savoureuse d'objets par lesquels Tomi Ungerer parvient à faire entrer son imaginaire dans la vie quotidienne. L'œuvre peut être exposée, manipulée, comprise comme objet de tradition et simultanément regardée comme sculpture érotique.
Elle résume finalement, avec une extraordinaire économie de moyens, une part essentielle de l'esprit d'Ungerer : prendre ce que l'Alsace possède de plus familier et de plus traditionnel, le regarder avec affection, puis lui faire subir juste assez de torsion pour révéler ce que la bienséance préférait ne pas voir. Entre patrimoine populaire, gourmandise et érotisme, ce moule à kougelhopf transforme ainsi un emblème de la cuisine alsacienne en une création d'une irrévérence jubilatoire — profondément alsacienne et profondément Ungerer.
Information(s) supplémentaire(s) : Bon état. Dessin vendu séparément. N'est pas un inclus dans la vente de cet céramique.